Un nouvel âge des imposteurs ?

Astrid von Busekist, professeure de théorie politique à Sciences Po, publie le 1er septembre aux éditions Albin Michel un nouvel ouvrage intitulé L’ère des impostures. Contre la tyrannie des identités.
L’air du temps célèbre l’individu libre de ses choix et de son identité. Il est possible de changer de genre ou de religion, et même d’alterner les rôles selon les moments de la journée : lorsqu’il est question de classe ou d’apparence, sans doute. Mais peut-on se réclamer d’une autre race ? Rien n’interdit formellement de se dire Noir alors qu’on est Blanc (ou l’inverse), de jouer à l’autochtone ou de s’inventer un passé de victime, rescapée de la Shoah ou d’un attentat meurtrier. Formellement, rien.
Astrid von Busekist a répondu à nos questions sur ces thèmes fondamentaux et si actuels et plus largement sur son ouvrage.
Comment qualifieriez-vous l’imposture ? Qu’appelez-vous un imposteur ?
Astrid von Busekist : Dans mon livre il y a deux sortes d’imposteurs : les vrais – si je puis dire –, c’est-à-dire les faussaires ou les affabulateurs qui épousent une identité qui n’est pas la leur ; et les « malgré-eux », ceux que d’autres désignent ainsi.
Hannah Arendt par exemple appartient à la deuxième catégorie : elle s’est, aux yeux de ses contempteurs, rendue coupable de se mettre « dans la peau » d’une personne issue d’une autre minorité que la sienne, d’avoir péché par analogie, par comparaison insidieuse avec un groupe opprimé, la communauté noire des États-Unis.
Vous traitez dans votre livre de trois sortes d’imposteurs identitaires. Pouvez-vous les définir en quelques mots ?
Astrid von Busekist : Le premier type d’imposture, celle du héros de La Tache, roman de Philip Roth, Coleman Silk, est une imposture d’émancipation. Coleman est un passeur. Il est Noir, il se fait passer pour Blanc (et Juif). Il n’est pas exempt d’hubris, puisqu’il déclare fièrement qu’il « sera celui qu’il a voulu être ». Mais son passing (c’est-à-dire le passage du Blanc au Noir), une pratique relativement banale aux États-Unis tout au long du XIXe et surtout au XXe siècle pour échapper au racisme structurel de la société américaine, est lié à un désir de liberté dans un pays où seul « le blanc est la couleur de la liberté ». Son changement d’identité est le passeport qui lui permettra de réaliser ses rêves et d’échapper au Grand Nous que veulent lui imposer sa famille et les siens.
La deuxième sorte d’imposture concerne les « passages à l’envers », une notion assez étrange et une pratique moins bien documentée. Je m’intéresse aux Blancs qui passent pour Noirs, c’est le cas de Rachel Dolezal, et surtout aux Pretendians, ces personnes qui prétendent être Indiens, autochtones d’Amérique du Nord. Souvent mus par des considérations d’intérêt, par l’espérance de gains matériels ou symboliques, ils butent sur une fin de non-recevoir ferme des collectifs auxquels ils veulent appartenir.
Le troisième type d’imposture est le plus problématique : il concerne les fausses victimes, les faux survivants de la Shoah. Ces faussaires, beaucoup plus nombreux qu’on ne le pense, ont été pris très au sérieux avant d’être, le plus souvent, démasqués.
Dans les trois cas, les imposteurs obligent les groupes concernés (ou la critique), à préciser les frontières de l’appartenance, les frontières entre faits et fiction et entre histoire et mémoire feinte.
Comment expliquer que la liberté individuelle soit tolérée en matière d’identité de genre mais jugée impossible lorsqu’il s’agit de race ?
Astrid von Busekist : Je ne m’intéresse pas principalement au transgenre, je constate simplement que la pratique semble socialement ratifiée, ou disons tolérée, alors que le « transracialisme » demeure fermement condamné. Dans la tentative de passing racial, les individus sont irrémédiablement condamnés à leur condition « d’origine » ; il me semble que cela est moins vrai pour le changement de genre : les individus sont ici les seuls interprètes de leur identité. Dans le passing, et plus encore dans le passing à l’envers, c’est le groupe qui détermine l’affiliation.
En quoi le dualisme liberté individuelle d’autodéfinition vs contraintes collectives ou autorité culturelle du groupe est-il propre à notre époque contemporaine ? Vous écrivez que « l’imposteur incarne les contradictions et certaines vérités dissimulées de l’époque ». Que nous enseignent les imposteurs, que nous disent-ils de notre époque ?
Astrid von Busekist : C’est, me semble-t-il, le paradoxe de notre époque et il est au cœur de mon livre. Notre époque semble encourager le libre choix de soi, la singularité et la maîtrise de notre identité mais elle habilite en même temps les collectifs, notamment les « minorités », à imposer leur législation culturelle et une exigence d’authenticité que les imposteurs ne peuvent satisfaire. On leur dit : le libre-service identitaire n’est pas possible, c’est le groupe indivis qui décide de l’appartenance et de ce qui compte pour en être.
Cette position est à la fois compréhensible – les liens entre individu et collectif sont réciproques, comme l’atteste le cas des Autochtones qui envisagent ainsi leur ontologie sociale –, on n’entre pas par effraction dans un groupe où l’on n’est pas désiré mais elle est aussi étrange, car toute conversion devient ici impossible.
C’est ce que nous enseignent les imposteurs : à l’opposé de la doxa des sciences sociales (les identités sont construites, les collectifs raciaux ou ethniques sont des constructions sociales – ce qui ne veut pas dire que ces constructions n’ont pas des effets sociaux très réels), les groupes racisés ou les Autochtones affirment que les races existent. Face aux tentatives d’intrusion des imposteurs, ils ferment les frontières et ils durcissent, ils essentialisent quelquefois, leur identité commune.
Les imposteurs sont comme vous l’écrivez « une loupe heuristique qui permet de mieux lire l’exclusivisme paradoxal des groupes, leur recours à l’essentialisme ». En quoi l’imposture identitaire peut-elle être analysée comme un symptôme des contradictions et des tensions d’une société pluraliste ?
Astrid von Busekist : Contrairement à ce que l’on pourrait croire, les imposteurs, ne sont pas seulement des dissimulateurs, ils sont aussi des révélateurs : ils révèlent le licite et l’illicite d’une époque et d’une confusion. D’une époque : si les collectifs ont toujours recouru à des stratégies d’unification de leurs identités (simplification, essentialisation) afin de promouvoir des objectifs politiques, remettre en question les structures de pouvoir existantes ou faire valoir leurs droits (la lutte pour la reconnaissance des mouvements féministes ou la lutte pour la progression de la justice sociale dans le combat pour les droits civiques), il me semble que cet « essentialisme stratégique » se transforme quelquefois en essentialisme tout court. Il n’est pas permis de parler « à la place de » ou de comparer les destins ; il n’est pas permis non plus d’appartenir sans imprimatur du groupe. La leçon n’est pas réjouissante, elle dit quelque chose sur la clôture des groupes et sur l’appauvrissement du dialogue.
Les dissimulateurs sont également les révélateurs d’une confusion : la vérité n’est pas l’opinion ; ma vérité subjective ne peut tenir lieu de vérité officielle, en particulier lorsque la vérité historique est documentée et vérifiée. C’est une leçon plus générale sur les fake news et les mensonges qui abîment les sociétés démocratiques dont la mémoire collective doit être co-construite dans le respect de la factualité.
Le marché des identités est-il aujourd’hui un marché comme un autre, inscrit dans la logique libérale de nos sociétés ?
Astrid von Busekist : C’est, à première vue, une hypothèse plausible. La thèse du grand marché du management de soi est assez répandue : elle dit quelque chose d’un trait assez pervers de nos sociétés dans lesquelles les individus ont intégré les attentes du marché et consentent, souvent inconsciemment, à ses lois contradictoires – celles de l’individualisation d’un côté, celles de la conformité de l’autre. Dans le domaine du passing ou des faussaires de la Shoah, cette loi bute cependant sur un constat : le marché des identités n’est pas un marché comme un autre, notamment lorsqu’il s’agit de groupes historiquement dominés, colonisés, esclavagisés. En quoi les imposteurs de la Shoah se distinguent-ils ?
Astrid von Busekist : J’étudie les fausses autobiographies mais aussi les scribouillards et les cinéastes qui transmettent une fable édulcorée et kitsch de l’Holocauste. Ces imposteurs possèdent une connaissance fine de l’histoire de la Seconde Guerre mondiale et ils ont pu, sur des périodes longues, tromper les plus grands spécialistes. Ils commettent, contrairement aux autres imposteurs, des crimes de papier. Ils rompent ce que Philippe Lejeune a appelé le « pacte autobiographique » et ils perpètrent aussi un crime contre la connaissance. En trompant le lecteur ou le spectateur sur l’histoire, ils abîment la vérité en lui substituant leur « vérité émotionnelle ». Encore un trait de notre époque. Ici la vérité subjective remplace la vérité objective par un certain nombre de dispositifs visant à faire croire, à suspendre l’incrédulité du public. Le genre, la « pathographie », repose sur un mélange où l’autorité du (faux) témoin l’emporte sur l’authenticité du contenu, où le mode cognitif est remplacé par le mode affectif. Les faussaires déplacent leur petite histoire sur la scène de la grande histoire avec « une grande Hache » comme le dit Georges Perec.
Ce qui les distingue relève de trois ordres : par leur intention mensongère, ils nous désapprennent l’histoire ; par leur rationalisation de la vérité subjective qu’ils érigent en vérité factuelle, ils dépolitisent la Shoah et ils en font un décor ; par leurs récits binaires, ils gomment toute complexité historique et toute inquiétude. Ils sont narcissiques.
Pourquoi les imposteurs choisissent-ils d’adopter une identité de victime ? Est-ce parce que ce statut est valorisé dans nos sociétés ou s’agit-il d’une reconnaissance des crimes du passé ? Comment expliquer cette héroïsation des victimes ?
Astrid von Busekist : C’est une question compliquée qui renvoie, me semble-t-il, à ce que François Azouvi appelle une « mutation anthropologique ». Je n’adhère pas à sa conclusion selon laquelle la sacralisation de la victime est ce qui reste de sacré dans la sécularisation de la vie publique, mais il montre bien comment la victime a progressivement remplacé, dans les mentalités collectives, le héros d’autrefois. Que le lieutenant-colonel Arnaud Beltrame, cet homme qui s’est volontairement substitué à un otage au cours d’une attaque terroriste en 2018, ait été, dans un premier temps sur une plaque commémorative, qualifié de « victime de son héroïsme », est l’un de ces signes discrets qui participent de cette inversion des valeurs qui a commencé dès après la Seconde Guerre mondiale.
Je dirais simplement que les imposteurs, mais ce désir de victimité ne leur est pas exclusif, capitalisent sur « la place la plus désirable » (comme le dit René Girard) qu’est devenue celle la victime. Les récits de souffrance ne manquent pas, à commencer par celui qui a saturé la mémoire collective et forgé notre imaginaire pour devenir panoptique : celui de la Shoah. Transformé en bien de consommation, disponible, il a permis aux imposteurs (et à quelques autres), d’en faire un décor tout-terrain, soit pour mettre en scène leurs souffrances minuscules sur fond de grand théâtre historique, soit pour « l’appliquer » à toutes les souffrances et toutes les victimes de l’histoire de l’humanité. Le terme de ? génocide peut désormais être décliné sous toutes les formes, sans égard pour la factualité, dès lors que le motif principal est bien celui de la souffrance subie.
Plus généralement, le problème est celui de la conversion de la souffrance en destin (le bonheur est moins intéressant, moins rémunérateur et moins mobilisateur). Or si la souffrance devient un destin, et l’expérience de la souffrance une expérience socialisante non partageable, elle devient simultanément un facteur de reconnaissance et d’exclusion : vous n’avez pas fait l’expérience de notre souffrance, vous ne pouvez donc pas faire partie des nôtres.
Vous citez Clément Rosset qui écrivait que « c’est toujours une déficience de l’identité sociale qui vient perturber l’identité personnelle et non le contraire comme on aurait tendance à penser ». Pouvez-vous développer cette idée ?
Astrid von Busekist : C’est une intuition de Rosset qu’il ne commente pas davantage, et que je partage. Il a écrit un joli petit livre qui ressemble à une collection d’aphorismes et à une promenade dans la littérature (Loin de moi. Étude sur l’identité, Minuit, 1999). Il me semble qu’il veut dire que nos identités sont moulées, façonnées par les autres, par ce que les autres attendent de nous, et donc par l’époque.
Ce dualisme peut-il être dépassé ? Peut-on envisager une autre approche des identités ?
Astrid von Busekist : Je conclus par un plaidoyer pour une circulation « maîtrisée » des identités, dans le respect de la liberté mais aussi de la vérité. Tous les imposteurs ne sont pas vils, animés par l’appât du gain ou spoliateurs. Certains, comme Coleman Silk, veulent simplement échapper à une condition qu’ils estiment contraire à leurs projets d’émancipation, imposée à la fois par la société (la société raciste des États-Unis d’après-guerre) mais aussi par leur « famille d’appartenance », ce qu’il appelle le Grand Nous.
D’autres en revanche, – les passeurs à l’envers qui privent les Autochtones des places et postes qui leur sont destinés ou les faussaires de mémoire qui travestissent l’histoire par leur stratégie lacrymale et kitsch et qui la débarrassent de toute complexité – doivent être soumis à une obligation de vérité.
Enfin, notre responsabilité collective consiste à faire une lecture juste du passé, un passé qui tient compte des appropriations et des expropriations coloniales afin de ne pas demeurer prisonnier d’une égalité formelle illusoire. Elle doit veiller à ne pas accréditer la thèse de la marque indélébile du passé, qu’il s’agisse des origines ou des souffrances. L’assignation interne et externe aux expériences passées comme vecteur d’identité me semble contraire aux exigences de l’universalisme démocratique.
Propos recueillis par Corinne Deloy
Photo de couverture : Columbine (1950) by Max Beckmann. Crédit Astrid von Busekist.
Photo 1 : Couverture de L'ère des impostures (Albin Michel).
Photo 2 : Foule de gens devant la scène durant un concert. Crédit Dziurek pour Shutterstock.